Yves Rouzot - Yves est sculpteur à la Motte du Caire. Cliquez ici pour voir son travail

Maréchalepen ou le cochon au bout de sa pique

15 Juillet 2089. Aéroport désaffecté de Lann Bihoué, Hangar 14 A . Région Autonome de Basse Bretagne.

Mes chers concitoyens européens, en ce jour de liesse, je tiens à féliciter les valeureux combattants de l’église du « Kouign Amann d’Or et du Dolmen de Cristal réunis » qui ont réussi à débusquer et capturer la Bête et vous pouvez admirer à mes côtés sa hure au bout d’une pique.

Mes amis, depuis un siècle l’extrême droite n’a pas arrêté de progresser partout en Europe et de menacer la démocratie de l’Union. Après plusieurs tentatives sanglantes avortées, l’année dernière, les « Fascblocks » on prit le pouvoir, emmener par un chef charismatique au nom de Marechalepen, petit fils d’une obscure militante catholique de la région du sud de l’union, Marseillafrik. Dès sa prise de pouvoir, Le Roi autoproclamé du « Saint Empire Européen » Marechalepen Premier a déclarer la mobilisation générale, a signé un accord de non agression avec le NewTzarevitch Joseph Poutine Deuxième du nom et a pénétré avec ses avions Rafales les régions Romania et Bulgaria envahies depuis peu par les « Légions Fanatiques » comme ils se nomment eux même, du Sultan Ansar Baghdadi III afin de le renvoyer en son lointain empire de Syrie. La capitale de l’état hébreu du Caire a salué l’initiative et a avancé d’un mois l’envoi trimestriel sur Bagdad de sa bombe à « Fusion Pure ». l’ONU a hurlé par la voix de son porte parole Oscar Obama et a menacé l’Europe de représailles économiques en appelant le principal bailleur de fond de l’alliance Mondiale à New York, Deng Xio Bush. Le chef de l’Empire du Milieu d’Amérique a expliqué à la tribune de l’ONU que les problèmes interethniques des peuplades reculées de l’autre coté de la Grande Mer ne le concernaient plus et qu’il avait assez à faire avec les débiles fanatiques du « Renouveau Chrétien Chinois » qui faisaient exploser des bombes à fragmentation dans tous les supermarchés, de Shanghai à Miami, pour la simple raison que ceux ci osaient vendre autre chose que du poisson le Vendredi.

Oscar Obama a donc décidé d’armer tous les groupuscules fanatiques d’Europe et aussi bien « Les adorateurs du Grand Aspirateur Cosmique » venus des lointaines forêts de Finlande que « Les Red Muslims du Cimeterre Vengeur » de Neuilly, se sont vus dotés par l’ONU d’armes les plus modernes qui soient et de partout en Europe, ils sont tombés sur le poil des soldats et des milices du Roi. Sous l’œil consterné des Démocrates qui se sont demandés à quelle sauce ils allaient être décapités, écartelés, dépiaussés, brulés et toutes sortes de joyeusetés …

Les affaires du Roi ont commencé à mal tourner quand, après avoir enfoncé trop facilement les « Légions fanatiques » et avoir pénétré dans la région qui s’appelait auparavant la Turquie, ses armées se sont fait tailler en pièces, les rafales n’étant plus d’aucune utilité, par des dizaines de milliers de Kamidrones, Kamikazes enturbannés tranchés au niveau du nombril et greffés sur des drones en carton recyclé donc indétectables. En même temps, descendant des Carpates de Valachie, « Les Vampires de Vlad L’Empaleur » une nuée de clones issus du squelette du père du Voïvode, Vlad II dit Le Dragon, se ruèrent, une nuit de pleine lune sur les survivants en déroute. N’ayant pas assez de gousses d’ail et les crucifix n’étant d’aucune aide devant ces monstres assoiffés d’hémoglobine, ils furent tous dévorés vivants et on entend encore certains soirs, sur les montagnes enneigées, hurler à l’astre blanchâtre, les monstres aux canines sanglantes !

Bref, mes chers concitoyens, le Roi Marechalepen, bientôt déchu, se carapata au plus vite avec sa garde rapprochée et se réfugia en sa bauge fétide de la Trinité sur mer. Mais c’était sans compter sur le flair des féroces « Kouign Amann »

- Une immense clameur monta de l’assemblée

Et des « Dolmens de Cristal »

- Deuxième clameur.

Je louerai donc leur courage, mais un peu moins de férocité aurait pu prévaloir, et surtout il eut été préférable que vous ne le mangeassiez point.

- Un sauvage hirsute et balafré, les yeux fous, une tête de loup sur le crane et une toge de druide sur le dos et dégageant une horrible odeur de charogne, sauta sur l’estrade, défonça le pupitre du micro avec sa kalachnikov faite d’ossements humain, hurla hilare :

- On t’a laissé la tête, le meilleur morceau du cochon !

- Troisième énorme clameur dans la salle !

Un soldat haut gradé de l’Union se pencha vers le délégué et lui expliqua que ces dingues venus de basse Bretagne ont remis au goût du jour, l’anthropophagie et les sacrifices humains et ils ont la tremblote, car tous ont attrapé la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

- Mes chers amis, calmez vous !!! Cette face monstrueuse plantée sur sa pique sanglante, et l’œil crevé comme son aïeul, doit être mise au frais et en lieu sûr afin que dans le futur nous puissions fêter en la compagnie de ce trophée, l’anniversaire de ce jour de liesse …

Une rafale de mitraillette retentit au fond de l’immense hall d’avions, bientôt suivie par l’explosion de plusieurs grenades.

Un garde du corps du délégué plongea sur lui et le protégea de son corps. Il lui cria à l’oreille à cause de la pétarade :

- Je reconnais le bruit des grenades bio des « Ecolos Noir du Septième Jour », ça va chier dans le ventilo car ils ne peuvent pas saquer « Les Bonzes du Sentier Lumineux » qui sont venus en force à la réunion, emmenés par la réincarnation Du Dalaï Lamalpaga Mathieu Pernod

Etc …. Etc.

Un représentant des « Régions Démocratiques », couvert de sang et caché sous des cadavres, pensa soudain à son grand père qui lui racontait en rigolant qu’il y a un siècle, des journaux satiriques ridiculisaient les religions et qu’on les lisaient au bistrot en buvant une Kro (une sorte de bière alcoolisée ??) et en grillant une Gitane (une cigarette ? avec du tabac à la nicotine ?! Il n’avait jamais cru aux histoires du grand père …

Yves Rouzot - Sculpteur

Quetzy le grand serpent

 

- Mais ce matin, por el amor de dios !! il commence à me les briser menues ce fainéant de Croco !

Le Sous Commandant sortit sa machette et trancha net un côté du hamac et le Serpent à plumes heurta durement la rocaille de la tête.

Quetzy bondit sur ses courtes pattes arrières, et appuyé sur son énorme queue, les écailles du front en sang, se mit à râler.

- Marcos, je rêvais que je nageais sur le Nil Bleu et j'allais baisé une petite caïman avec des yeux ! Je te dis pas ...

- Connard, ça fait trois milles ans que tu te prélasses à nos frais, trois mille ans que tu fumes notre meilleure herbe et que tu ne branles rien de rien !

La cagoule noire de Marcos fumait de colère dans les rayons verts du soleil qui traversaient les hautes ramures des Cyprès des Marais.

- Là, Marcos t'es mauvaise langue !!! T'as oublié l'escadron de soldats que j'ai perdu dans la forêt le mois dernier .... Et les quatre flics qui t'avaient reconnu à Acanmun et que j'ai été obligé de bouffer !!! Et le car de bonne soeur que j'ai jeté dans le ravin à Chunchucmil !

- Ah oui, parlons des deux pauvres religieuses que t'as ramenées dans ton gourbi et qui maintenant font la pute à Oxlahuntun ...

- Arrête !! t'as vu comme elles étaient gaulées !! On pouvait pas gâcher ça !! Et tout les services que je vous ai rendus autrefois, contre les fascistes, les conquistadors ! T'as oublié tout ça !! Tiens, et même les Aztèques, Tu te rappelles la branlée qu'on leur a mis !! Il y a longtemps, tu me diras !

Mais j'ai toujours fait mon boulot de "Dieu Protecteur" comme il faut. Pourquoi on a les plus belles récoltes de Marijuana du continent ??? A ton avis !! Parce que Huitzilopochtli est toujours mon pote et que je vais tous les mois fumer quelques pétards avec lui, et après, il fait beau, il pleut juste comme il faut et tout pousse bien !

- Arrête ton baratin, Quetzy, on a plus un rond, c'est la crise ;

- Alors là, tu ne peux pas dire que je ne t'avais pas prévenu. Toi et tes super gringos de banquiers du Nord. J'en ai même bouffé un et il avait un gout dégueulasse de pourri !!! Surtout la tête !

- Bon, on a tous voté !! Et pas que nous ...

- Et moi je n’ai pas voté, tu parles de révolutionnaires à la manque, c'est ça la démocratie directe !

- Tu n'étais pas là, on t'a cherché partout, surement encore en train de dormir ou baisouiller quelque part  ... On a décidé que la récolte de Premium qu'on vient de finir, c'est toi qui allais la vendre à Tenoghtitlan ;

- Quoi, mais cela fait au moins  cinq cents ans que je n'ai pas été là-bas et c'est à plus d'une Lune de marche, je n'ai plus l'habitude, moi !!

- Ne discute pas, c'est comme ça et d'ailleurs, il n'y a que toi qui en es capable !! le flatta-t-il.

-Tu le sais en plus, que tu dois aller là-bas.

Marcos leva son visage vers le ciel.

- C'est écrit, tu ne peux plus retarder l’échéance, les temps sont venus, tous les signes sont là.

Marcos lui tendit la main. Quetzy la prit doucement dans sa monstrueuse patte aux griffes tranchantes et dit :

- Tu as raison, on a trop attendu, ce qui doit être fait va s'accomplir.

Le lendemain, Quetzalcoatl partit à la fraiche, tout mortifié mais sa grande parure de plumes rutilait dans le soleil étincelant du matin, l'énorme baluchon de Prémium concentrée sur l'épaule. A la première colline franchie, à bout de souffle, il se dit qu'il fallait qu'il diminue sa consommation de bedo.

Trois semaines plus tard et la moitié du Chiapas traversé, il avait retrouvé la forme, les poumons comme neuf, une centaine de kilos en moins, il s’était redressé et son plumage avait retrouvé la splendeur versicolore de sa jeunesse. Et les rêves étaient revenus, bien plus nets et prophétiques qu’auparavant et cela l’inquiétait très fort.

Une tâche après l’autre. Pour l’instant, il allait s’occuper de ces pourris d’orpailleurs.

Il déboucha dans la clairière en faisant le salut des paysans du pays. Les orpailleurs étaient au nombre de huit, cinq indiens et deux soldats débraillés lui répondirent en rigolant, ne voyant qu’un pedzouille géant mal déguisé en lézard, l’antique magie fonctionnant toujours. Mais le gringo, un gros blondinet, roula des yeux effarés et se jeta sur son fusil. D’un bond Quetzy lui écrabouilla la tête avec son énorme queue. Les soldats et les indiens se levèrent, horrifiés et Quetzy laissa tomber le sortilège et ils le virent tel qu’il était. Un des indiens reconnut le monstre de ses pires cauchemars alcoolisés et hurla :

- Quetzalcoatl, Le Grand Serpent, il est revenu !!

Ils s’évanouirent dans la jungle, terrorisés, abandonnant tout leur matériel.

Quetzy s’occupa quelques temps de nettoyer le camp, combler les fossés, remettre la rivière dans son lit, et neutraliser tous les produits mortels que ces voyous utilisaient.

Un soir, le travail terminé, allongé au bord de la rivière, les pattes arrière et la queue dans l’eau fraîche, se curant les dents avec une éclisse d’un

tibia du gringo, un délice cet américain, juste grassouillet à point, Quetzy rêvait.

Il se remémorait sa jeunesse et le temps où ses parents vivaient joyeux et rieurs lui manquait cruellement. Dans l’onde claire de la rivière paisible, le reflet de ses plumes chatoyait aux rayons du soleil déclinant. Il revoyait sa mère dans le ciel violet, tourbillonnante, dessinant des arabesques gracieuses, lui apprenant comment se servir de ses ailes. Bien plus tard sur une place de Tenoghtitlan, il avait pu admirer des Chinois qui jouaient avec leurs cerfs-volants dragons et si les crocodiles avaient eu des larmes, il aurait pleuré. Petit à petit, sa mère avait réussi à ce qu’il maîtrise le vol. Mais jamais il ne pourrait rivaliser avec elle, il était trop lourd et ses ailes semblaient atrophiées, comparées aux immenses voiles translucides de celle-ci. Il pouvait voler très haut et très vite mais pas bien longtemps et c’est pour cela qu’il devait traverser le Yucatan à pied. Il tenait plus de son père, le plus grand et gros Archosaure qu’on eût jamais vu. Comment celui-ci avait-il pu séduire cette magnifique Pterosaure, car c’était elle le vrai « Grand serpent ». Lui-même n’était qu’un gros balourd avec sa grosse tête, ses courtes pattes et son énorme queue.

Son père avait dans sa jeunesse, parcouru les Andes afin d’étudier les problèmes sismiques et volcaniques qui causaient beaucoup de soucis aux sauriens locaux et il était devenu au fil des ans un spécialiste des volcans et « La Société Savante Carnosaurienne de Géologie  d’Amérique du Nord » lui avait demandé de venir étudier les bouleversements tectoniques de la région que les humains appellent désormais le Yellowstone. Ses parents s’étaient donc préparés à ce long voyage de plusieurs années et avaient décidé de le laisser entre les douces et tendres serres d’une tribu de Ptérodactyles, amis de longue date et qui sauraient s’occuper d’un jeune Serpent à Plumes mal dégrossi.

Jamais plus il ne devait les revoir.

Quelques mois plus tard, une énorme secousse fit trembler le monde.

Le Yellowstone tout entier bondit dans la stratosphère comme un bouchon de champagne et en un instant, toutes les forêts d’Amérique du Nord prirent feu et des vagues gigantesques de magma se déroulèrent jusqu’aux océans Pacifique et Atlantique. Les volcans des Andes vexés d’être relégués en second plan comme des vieux pétards mouillés se mirent en branle tous ensemble et en trois jours le continent fut recouvert par plusieurs dizaines de mètres de cendres brûlantes et la nuit et la désolation s’abattirent sur le royaume des Grands Sauriens.

Et ce fut l’extinction des Dinosaures …

Quetzy se réfugia dans la caverne qui servait de logis à la famille de Ptérodactyles et entra en hibernation.

A son réveil, il ne sut combien de temps s’était écoulé, mais à voir l’état des squelettes fossilisés de ses amis Ptéros, il se dit qu’il avait fait une très très longue sieste. A l’entrée de la caverne il découvrit un univers gris et désolé. Le ciel était bas sur la vallée, jadis si luxuriante et colorée. Une pluie fine et triste faisait briller les quelques plantes qui survivaient sur le sol noir et vitrifié, les rayons d’un soleil pâle et verdâtre perçaient difficilement les nuages. A quelques mètres de lui, dans le bec d’un saurien volant réduit à des restes cendreux, un bloc de pierre rutilait dans ce désert sans couleur. Il arracha difficilement l’objet à sa gangue fossilisée. Il reconnut l’œil bicolore et rieur de sa mère, vitrifié maintenant. Par-delà le temps, un message lui parvenait et il sut que la vie devait continuer et il partit à la découverte de ce nouveau monde.

Il allait bientôt arriver à la capitale et la ballade s‘était déroulée du mieux possible. Tout au long du périple, les animaux sauvages l’avaient salué et à leurs questions il avait répondu que oui, il revenait et les temps allaient changer et les prophéties devaient s’accomplir. De l’Ours blanc sur la banquise du cercle arctique aux Grands Phoques du Cap Horn, bientôt tous les animaux du continent apprirent que « Le Grand Serpent était de retour » et que le règne de la nature triomphante s’annonçait après tant de siècles de désolation et de massacre. Des milliers d’insectes et d’oiseaux montèrent sur les bateaux et dans les avions pour porter l’espoir sur tous les continents.

Quetzy se secoua, chassant ses inquiétudes, plongea dans la rivière et entreprit de la descendre sur quelques kilomètres.

Un Jaguar parti en chasse au crépuscule et venu se désaltérer, entendit tout d’un coup le silence. La jungle s’était figée. Depuis quelques temps, une rumeur se propageait dans la forêt, mais lui n’y croyait pas. Combien de fois avait on prédit le retour du Grand Serpent. Le Jaguar remarqua une onde sur la surface plane de la rivière, au débouché d’un méandre en amont. L’onde se matérialisa en une énorme flèche multicolore surgissant de l’eau aux reflets métalliques. Les ailes du saurien volant se déployèrent en un claquement formidable et le monstre bariolé fila, tendu, au-dessus de la canopée vers le disque mat de la pleine lune. Le silence éclata en une clameur de milliers d’animaux hurlant leur joie vers le ciel noir.

Quelques êtres humains, plus sensibles que d’autre, entendirent la clameur dans leurs rêves et comprirent que de grands changements allaient advenir. Le Jaguar, des larmes accrochées à ses belles moustaches, s’en retourna, oubliant sa faim, porter la grande nouvelle à toute la vallée.

Plus tard, sur la place des trois cultures à Tlatelolco, Quetzy, toujours sous le masque du sortilège, cherchait son homme.

Il avait facilement trouvé son contact et vendu toute son herbe. Marcos sera un peu plus serein.

Il y avait eu un petit problème avec les deux gardiens du marché qui l’avaient tracassé avec une histoire d’emplacement non réservé et ils avaient réclamé un supplément. Quetzy qui tolérait modérément les magouilles habituelles, se souvint qu’il n’avait pas mangé depuis quelques jours, les suivit jusqu’à leur bureau afin de régler le différend. Une fois qu’en trois coups de mâchoires, il eut dévoré le plus gros des employés de mairie et recraché ses chaussures sur le carrelage, l’autre, tout tremblant, ne fit plus aucune difficulté et lui offrit même un porte-clefs à l’effigie de Moctezuma.

La foule était encore clairsemée en ce frais matin sur la place, la veille du jour du souvenir du massacre des derniers Aztèques par Cortez. Quetzalcoatl s’approcha doucement d’un jeune indien debout seul au centre de la place. Le brillant étudiant en Langues Mayas Anciennes qui faisait l’admiration de ses professeurs manipulait avec concentration son portable, indifférent au monde qui l’entourait. Sa coiffure traditionnelle faite de pétales de maïs et de plumes contrastait avec son costume noir décontracté. Son visage au long nez busqué et ses joues tatouées, semblait tout droit descendu d’un bas-relief d’une pyramide de Teotihuacan. Quetzy fit tomber le sortilège et lui posa délicatement sa grosse patte griffue sur l’épaule. Victor, qui se faisait appelé Chaahk du nom du Dieu du Tonnerre, laissa tomber son portable qui éclata sur les dalles de pierre.

- Que ! Que ! Quet ! ... bégaya-t-il !

- Appelle moi Quetzy et écoute moi. Tu as été choisi il y a très longtemps et tu es le seul capable d’accomplir la mission que je vais te confier.

Le Grand Serpent ne parlait pas, les phrases se matérialisaient, gravures colorées en vieille langue Olmèque, dans les pensées émerveillées de Victor…. Et il les comprenait !

- Oui ! Tu comprends maintenant toutes les Langues Natives, c’est un cadeau.

Quetzy sortit l’œil bicolore vitrifié de la poche de son jean rapiécé et le lui mit dans la main.

La pierre était douce et chaude et l’œil semblait vivant.

- De grands bouleversements vont se produire et tes semblables vont cesser de régner sur le monde et risquent de disparaître. Pour qu’au moins quelques spécimens dans ton genre survivent, il faut que tu sois à l’origine du bouleversement. Tu dois aller à Teotihuacan.

- Moi !

- Oui toi, petit bipède !! Va voir le grand prêtre à la prochaine cérémonie et explique lui en vieille langue que tu m’as rencontré. Montre lui l’œil et il te croira. Il aura peur mais il te dira, te montrera ce que tu dois accomplir. Tu vas remplacer l’œil en pierre de la sculpture de Quetzalcoatl par celui-ci, le trésor originel. Cet acte va enclencher le Grand Changement. Les temps sont venus …

La peur du jeune homme avait disparu, à la place une grande sérénité l’emplissait, il ne s‘était jamais senti aussi confiant car il comprenait maintenant les rêves délirants qui hantaient ses nuits depuis des mois. Quetzy souriait de toutes ses dents acérées, son énorme gueule tout près du visage du jeune primate. Chaahk sentait son haleine fraiche de forêt après la pluie. Il lui rendit son sourire.

- Compte sur moi, Grand Serpent.

Quetzy se redressa et dit, remontant son jean et regardant la place autour de lui.

- J’ai soif, je connaissais un petit rade dans le coin, mais c’était du temps où je croquais les conquistadores, ça a peut-être dû changer.

- Oui, viens, je connais et il faut que je te présente mon amie, elle m’attend là-bas.

Et le jeune Être Humain tout neuf et l’Antique Saurien venu du fond des âges, s’en allèrent dans le soleil, bras dessus, patte dessous, s’en jeter un petit dernier.

Avant le Basculement Du Monde.

La bête du placard

 

La vieille Jaguar XJS décapotable pétaradait dans les collines dominant la Manche au dessus de Trouville.
Le soleil, dans son dos, perçait les nuages, illuminant par plaques étincelantes la mer toute blanche d’écume et éclairait un ciel gigantesque.
En passant sur le pont de Normandie la vue sur les hautes cheminées de l’usine EDF l’avait fait frissonner.
Le nuage de pollution, au dessus des deux tubes pointés vers le ciel, formait une sorte de monstre dominant la ville.

Il semblait aspirer ses substances vitales par les deux seringues que dessinaient les cheminées.
Certains jours le ciel d’Auswitch devait être comme ça il y a 70 ans.
Trois jours de bringue et il rentrait chez lui épuisé ; le moral complètement dégonflé comme le pneu qu’il venait de changer sous le crachin, à la sortie du pont.

Vingt cinq ans à bosser sur les plates formes pétrolières sur tous les océans du monde.
Plus un rond devant lui, trois gosses qui le méprisaient, deux divorces et un en cours.
Il ne lui restait en tout et pour tout que sa vieille Jaguar gagnée au Poker, il y a quelques années ainsi que sa petite maison en béton « avec vue sur la mer ».
Comme avait dit ce crétin d’américain qui lui avait piqué toute sa dernière paye,gagnée au large du Nigéria. Avec une quinte flush sur un full !!
Catastrophe ! Il avait voulu lui donner sa guimbarde mais l’autre s’était moqué de lui.
Par contre il lui avait proposé une fortune pour sa petite maison, car le californien plein aux as était venu chez lui avec des copains, se faire plumer, et il avait été émerveillé par la vue sur la manche déchainée, qui lui rappelait Big Sur, où il était né.
Aujourd’hui le jeu avait tourné.

Mais où donc Yannick irait-il s’il vendait sa maison.
Dix ans de boulot de rénovation entre les missions à l’étranger, mais 20 ans après il fallait encore refaire les parements en brique, recouler une dalle et renforcer la terrasse qui menaçait de tomber de la falaise.
Elle avait été construite en béton, à la fin des années 30 sur une ancienne guérite de douanier, par un admirateur de Lecorbusier.

Au bout du chemin empierré il se gara sur le gravier, à une vingtaine de mètres de la maison.
Il resta quelques minutes dans la voiture, les doigts tremblotants sur le volant en bois.
La maison ce matin lui faisait peur.
Il se demanda s’il n’allait pas dormir un peu dans la voiture mais le vent et la pluie l’en dissuadèrent.
Il mit son inquiétude sur le compte du manque, il prit la bouteille de zubrowka à moitié vide dans la boite à gants et se dirigea vers la maison, laissant la Jaguar décapotée sous la pluie.
Son angoisse augmenta quant il s’aperçut que la porte était entrouverte.
Celle ci donnait directement sur la grande pièce où la vue sur la mer, découpée par le cadre des deux voutes en béton, était époustouflante.


Il jeta son blouson sur le canapé défoncé appuyé sur le mur de droite, donna un coup de pied dans la table en verre ébréchée pour la remettre à sa place, s’arrêta au centre de la baie vitrée, la main droite sur le dossier du rocking chair et bu, d’un coup, la moitié du restant de la vodka.
Le tremblement de sa main droite s’atténua et les bestioles dégoutantes qui grouillaient au bord de son champ de vision s’éloignèrent.
Il se laissa tomber dans le fauteuil et à part le bruit sourd des rafales qui secouaient les tamaris sur les cotés de la terrasse, on n’entendait dans la grande pièce que le grincement inquiétant du balancement du rocking chair.
La pièce, mis à part le canapé et la table basse, était entièrement vide et les murs blancs complètement nus, sauf un original de Mucha qui vantait de la bière.
On voyait dans les empreintes plus claires qu’une importante collection de tableaux avait dû mettre un peu de chaleur dans la grande salle.
Maintenant tout était parti au jeu ou dans les bringues et son avenir s’annonçait radieux.
Il s’endormit, avachi dans le fauteuil, la main gauche pendante, tenant fermement le goulot de la bouteille, le liquide pâle clapotant de ses tremblements.
Avec la tempête ses démons revinrent.

La journée passait, le jour déclinait, le soleil, au bord du précipice de l’horizon, ensanglantait le ciel.
Un rayon étincelant éclaira Yannick, toujours immobile sur son fauteuil.
Il était pâle et couvert de transpiration, ses pieds, comme ses yeux derrière ses paupières, dansaient la sarabande.
Il poussa un hurlement dans son sommeil, sentit une morsure à la jambe, ouvrit les yeux : la jambe droite de son pantalon dégoulinait de sang, le sol et les murs de la salle étaient recouverts de bêtes noires, velues, crochues, grouillantes, faisant cercle autour du fauteuil.
Plus tôt dans la matinée, en sortant du tripot, il avait bien remarqué que les bestioles étaient de retour. Il les sentait bouger quand il tournait les yeux.
Cela lui arrivait de plus en plus souvent, après des soirées arrosées.

La première fois, il s’était alors souvenu du film de Jean Pierre Melville, « Le Cercle Rouge » où Yves Montant voit les bêtes sortir du placard.
Il avait sourit à l’époque car les trucages étaient rudimentaires, mais le film était d’une telle qualité qu’il avait acheté la cassette puis le DVD et se le repassait souvent, visionnant en boucle la scène, fasciné…
Réfugié sur son fauteuil, il pensa que ça y était, il était entré dans le film comme Montant, seul, alcoolique au dernier stade, dans une maison désespérément vide, assailli par ses bêtes et leur immonde grouillement.
Un Gremlin, noir et brillant comme un corbeau, lui sauta sur les genoux, le vrilla de ses yeux orange, et avant qu’il ne réagisse, planta ses dents acérées dans son cou.
Il hurla de nouveau, gesticula frénétiquement, tomba du fauteuil, ouvrit les yeux .
Il faisait nuit, la pièce était vide et éclairée par la lune mais son cou et sa jambe étaient en sang !
Il ne se posa pas de question, la bouteille de vodka avait éclaté en tombant sur le sol et il s’était coupé sur les morceaux de verre en chutant du fauteuil.
Il fallait qu’il aille à l’hôpital, il claudiqua jusqu'à la porte d’entrée mais se figea quand il entendit un bruit, un glissement furtif, suivi d’un halètement comme quelqu’un qui essaie de masquer son essoufflement.

Il s’avance vers la cuisine, la porte donnant sur l’escalier qui mène au sous sol est ouverte, il lui semble deviner une légère lueur qui tremblote sur le mur de l’escalier.
Tout en se disant qu’il ne faut pas qu’il y aille, Il ne peut pas s’empêcher d’aller voir.
Le glissement s’intensifie, l’halètement devient grognement et la lumière éclaire les marches ! Ça monte l’escalier !
Fout le camp !! Tire toi !!
Trop tard, la porte claque contre le mur et se brise en morceaux.
Le monstre lui saute dessus, ses yeux vides, cruels, jaunes, sont des faisceaux qui éclairent son visage. Une patte l’agrippe et lui plante ses griffes dans le bras, il tombe en arrière, la bête le lâche, il roule sur lui même, se relève, recule jusqu’au milieu de la pièce.
La lune éclaire la scène. La bête n’est pas très grande : elle est verte avec un museau allongé, d’énormes dents jaunes dépassant de chaque coté, telle la mâchoire acérée d’un caïman, un moignon de main griffue sur le coté de la gueule, sans pattes arrières, elle se dresse sur sa queue comme un cobra.

Sa bête du placard ! À lui ! La sienne ! Elle veut sa peau !

Il arrête de hurler et réfléchit. Il recule vers la baie vitrée pour se sauver par la terrasse mais la bête claque des mâchoires, se ramasse sur elle même et bondit.
Sa gueule se referme sur son avant bras droit et sa patte lui saisit la gorge, sa queue s’enroulant autour de sa jambe blessée.
La bête lui arrache un morceau de chair sur l’avant bras, se met à mastiquer en le regardant ! Il étouffe, étranglé par la poigne d’acier.
Un rayon de lune glisse sur les éclats de verre. Il tombe sur le coté gauche, s’ouvre la fesse sur le tesson de la bouteille de vodka.
La bête avale le bout de muscle, replante ses dents au même endroit. Il manque de s’évanouir, se ressaisit, arrache le tesson de sa fesse et l’enfonce dans l’oeil du monstre.
Un sang chaud et gluant lui gicle dans la figure. La bête le lâche, pousse un glapissement, se tord sur le sol, tente d’arracher le tesson de son orbite, abandonne, bondit sur sa jambe et lui mord férocement la cuisse.

La porte d’entrée s’ouvre à la volée. Joïck son frère, qui a assisté à la scène par le fenestron, éclaire la pièce, s’avance calmement une hachette à la main, frappe la bête, la coupe en deux.
La bête n’est pas morte, sa queue rampe toute seule sur le carrelage, agitée de soubresauts, tentant vainement de se ressouder.
Joïc glisse un coin de la hachette entre les dents du monstre pour en desserrer les mâchoires ! Ça ne marche pas ! Il retire la hachette et avec le manche frappe violemment le tesson de bouteille qui s’enfonce un peu plus profondément dans la tête de la bête
Elle ouvre la gueule, libère la jambe de Yannick, pousse un grognement sourd et fixe Joïck de son oeil valide.
Le regard du monstre exprime une haine si violente que la peur se répand en lui, tous ses poils se hérissent et son coeur saute deux battements.
Les dents se referment sur le manche de la hachette, Joïck se relève, tenant celle ci par la lame, qui lui entaille la paume.
Yannick en profite, il rampe sur le dos, se libère, et s’évanouit.

Joïck fait deux pas vers la baie vitrée, la hachette à la main, la bête au bout du manche s’agite frénétiquement.
De toutes ses forces il claque celle ci sur la vitre et le verre explose en de multiples fragments dans les rayons de lune.
La bête ne bouge plus, un morceau est resté accroché à la baie, elle lâche le manche, tombe au sol, son oeil bouge encore quelques instants et puis s’éteint.
Joïck reste figé, il fixe le monstre, abasourdi, épuisé, puis se reprend, court vers son frère qui revient à lui.
Il font ce qu’ils peuvent pour ralentir le sang qui coule, se trainent dehors jusqu’au Range Rover et fonce jusqu'à Trouville chez un toubib qu’ils connaissent.
- Tu comprends Yannick, on n’appelle pas les pompiers, on ne peut pas leur montrer ça.
Je reviendrai tout nettoyer !

Yannick s’en sortit. Les blessures au cou et à la cuisse furent réparées aisément mais pour son avant bras, il fallut trois opérations sur les tendons et une greffe pour que sa main fonctionne normalement.
Plus tard Yannick expliquera qu’il s’était fait attaquer par un pitbull en rentrant chez lui et que celui ci s’était enfuit après l’avoir mordu.
Les médecins restèrent dubitatifs devant les morsures, l’un d’eux qui avait travaillé dans l’humanitaire en Afrique, dit que ses blessures ressemblaient à des morsures de croco !

Quelques années plus tard, installés sur la terrasse, toute la famille et les amis prenaient l’apéro.
Yannick, un verre de jus de canneberge au citron rehaussé de Tabasco en guise de vodka devant lui, se frottait instinctivement l’avant bras.
Il faisait souvent ce geste quand le goût de l’alcool glacé lui revenait en mémoire.
Roberta se tourna vers lui, sentant son trouble, posa sa main sur sa main et lui sourit tendrement.
Elle savait et peut être cela pouvait remarcher, se dit-il.
Gwenaël, son petit fils de 6 ans lui demanda :
- Qu’est ce que tu as au bras papy ?
- C’est une méchante bête qui m’a mordu, mais avec tonton Joïck on l’a chassée et elle ne reviendra plus.
Son frère, de l’autre coté de la table lui fit un clin d’oeil !

Octobre 2017